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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 11:24

NOUVELLE

 

L'amour dans l'âme

 

Mes yeux peinent à ouvrir. La lueur du jour à travers les volets vient rompre un sommeil léger. Pourtant, je ne fais pas un geste. Rien ne bouge. Je sens dans mon dos la chaleur d'un corps qui m'enveloppe. C'est vrai ! Elle est là ! Je sens sa jambe qui glisse lentement. Quelle douceur ! Dans mon cou, juste un souffle chaud. Elle dort. Son odeur. J'avais presque oublié ce parfum qui la veille au soir m'avait enivré. Un instant je referme les yeux.

 

Elle avait sonné à ma porte juste avant le dîner. Je n'attendais personne. J'avais été surpris de la voir là. « Je te croyais à Paris ». Elle était vêtue d'une petite robe de mousseline noire. Ses longs cheveux bruns reposaient délicatement sur ses épaules et venaient mourir dans son dos. Elle tenait son petit sac entre ses mains croisées. Ses jambes toutes fines prolongeaient ce corps vers lequel plus d'un passant se serait retourné. Elle me regardait fixement. Quelle intensité ! Ses cils ne vacillaient pas. Son regard brillant laissait percevoir une émotion intense. J'étais tout à coup comme envouté. « Je..je ». Son sac venait de tomber sur le sol. Ses deux bras étaient venu se glisser autour de mon cou. Sa chevelure effleurait mon visage quand je sentis ses lèvres passer sur ma joue jusqu'à rejoindre les miennes. Je ne m'y attendais pas. Mais j'en avais tellement rêvé. Avait-elle enfin ressenti ce que j'éprouvais pour elle? J'étais si triste de la voir partir pour Paris. Elle devait y faire ses études. Sans doute on ne se reverrait jamais. La vie sépare parfois les chemins. Mais elle était là. Quelques minutes étaient passées. Nous avions lentement fait quelques pas. J'avais refermé ma porte. Elle s'y était adossée. Je l'embrassai. Pas un mot. Juste des regards. Juste des caresses. Cette sublime lenteur nous avait conduit jusqu'à ma chambre. Nous nous étions allongés. Je ne me souviens que de la moiteur de nos corps enlacés.

 

Lentement je me mets sur le dos. Je ne veux pas la réveiller. Je tourne ma tête vers elle. Quelle visage paisible! Elle dort. Ses lèvres si délicates qui la veille m'avaient ensorcelé sont légèrement ouvertes. Les draps un peu retirés laisse entrevoir les courbes de son corps. Elle est si belle. Je n'ai pas encore eu le temps de le lui dire. Tout est allé si vite malgré tout ce temps passé. Je suis impatient qu'elle se réveille. Qu'allons-nous nous raconter ? Que va-t-on se dire ? C'était si facile sans les mots.

 

Je décide de me lever. Je veux que cette magie continue. Un petit déjeuner sur la terrasse ensoleillée devrait prolonger cet instants de bonheur. Je la vois déjà venir s'asseoir sur la chaise, en face de moi, enveloppée dans le drap blanc de mon lit. « Vite, vite, réveille-toi ! » Non, pas tout de suite. Je dois avant tout lui préparer cette jolie tablée. Je réussis à m'extirper du lit. Elle dort. Encore. Café. Sucre. Croissants ! Aille ! Je m'habille vite, sans faire de bruit. Je file chez le boulanger. C'est à deux minutes à pied. J'ai le temps de la surprendre.

 

Des gestes doux et délicats. Il ne faut pas que je la réveille. Je tourne la clef lentement dans la serrure tout en appuyant légèrement sur le montant de la porte d'entrée. Autant éviter le CLAC habituel, si familier, mais qui ferait sursauter n'importe quelle personne dans son sommeil. Un cambrioleur devrait d'abord m'endormir avec un gaz asphyxiant pour entrer chez moi. Cette porte peut être une sécurité mais là, c'est une calamité. Bon, elle ne grince pas, c'est toujours ça ! Pour refermer, même rituel en tirant sur la poignée et en la soulevant lentement. Voilà ! Ouf ! Je descends du troisième au deuxième en chaussettes et sur la pointe des pieds. Ma petite surprise mérite encore un peu de prudence. Il n'est pas rare d'entendre les voisins qui sortent de chez eux dans ces vieux immeubles des années 20. Les marches en bois grinces à chaque pas. Le bruit des talons résonnent dans la cage d'escalier. Je m'assieds sur la première marche qui mène au premier étage. Je lace mes chaussures et c'est parti. Me voilà enfin devant la porte de l'immeuble. Les rayons du soleil viennent frapper les deux vitres rectangulaires aux angles biseautés. A travers, je vois l'ombre des passants sur le trottoir. Des barreaux en acier teinté de noir jouxtent chaque face vitrée de cette porte. La poignée hexagonale, centrée sur le bois vieilli de la porte attire mon œil. Qui est cet individu dont le visage s'y reflète ? Cheveux ébouriffés, barbe mal rasée, de petites fossettes au coin des lèvres qui laissent entrevoir un sourire... J'étais tellement différent hier soir avant de la voir sur le palier de ma porte. Déprimé. Résigné. En quelques heures, ma vie vient de basculer. J'attrape la poignée, tire la porte vers moi, passe sur le trottoir et prends bien soin de ne pas la claquer. Prudence jusqu'au bout. Je pointe mon regard vers le bout de la rue. Une ligne droite. Elle me paraît bien longue tout à coup. Ensuite la rue de droite, l'autre en face et la boulangerie sera la troisième vitrine de l'autre côté de la route. Moi qui ne suis pas un grand fanatique de sport, je me retrouve en train de courir à grandes enjambées. Tout ce que mon professeur de sport du lycée me demandait de faire et qui me paraissait si fastidieux devenait tout à coup d'une simplicité.

 

J'arrive devant la boulangerie. Je ne me rappelle pas avoir croisé un seul passant, entendu une voiture klaxonner, vu un camion en double file en train de décharger...rien de ce quotidien qui rythme ma vie habituellement. Comment suis-je arrivé là ? Le temps d'une pensée et … C'est ça, une pensée ! Pas n'importe laquelle. Mes idées étaient restées accrochées à l'image de cette jeune femme couchée dans mon lit. Il y avait une telle magie dans cette réalité que plus rien autour de moi n'avait pris corps durant ce trajet.

 

Je pousse la porte vitrée. Ding dong. « Bonjour Monsieur ». Je suis emporté par d'agréables odeurs de viennoiseries toutes chaudes. Croissants. Pains au chocolat. Mmmmh ! « Bonjour. 2 pains au chocolat, 2 croissants et une baguette s'il vous plaît ». La boulangère attrape un petit sac en papier de dessous son comptoir. D'un petit geste, elle le secoue. Il s'ouvre dans un léger bruissement. A mesure qu'elle y dépose les viennoiseries, le sac devient transparent de leur beurre. Quelques tâches bien agréables se dessinent. Trois tours de mains pour le fermer. « Cela fera cinq euros trente cinq monsieur, s'il vous plaît ». J'ai déjà ouvert mon porte feuilles et suis en train de chercher ma monnaie. « Voilà ». « Merci Monsieur, je vous souhaite une très bonne journée ». « Merci, vous aussi ». Je ressors de la boulangerie.

 

Ça y est ! Tout est réuni pour réussir ma surprise. Je vais regagner mon appartement. Entrer tout en délicatesse. Surtout, pas de bruit, elle doit encore dormir. Je vais installer la table sur la terrasse, préparer le café. Un sucre, si elle n'a pas changé ses habitudes. Et je n'aurai plus qu'à la réveiller d'une légère caresse sur ses joues si délicates. J'aurai auparavant entre-ouvert les volets. Un rayon de soleil viendra illuminer la chambre et se poser sur le lit. Elle tournera alors sa tête vers moi. Ses cheveux glisseront dans son cou. Je devine déjà son sourire. Elle viendra poser sa tête sur moi. Sans doute me dira -t-elle quelque chose. Quoi ? Peu importe.

 

« Arrête de rêvasser imbécile ! . Le temps s'écoule et tu es toujours devant la boulangerie ». Je sers le sac empli de viennoiseries dans ma main droite et me mets à courir.

 

Je sens quelque chose qui coule de mon oreille. Quelle est cette chaleur qui chauffe mon visage ? Mes yeux sont fermés ! Je dors ? Je rêvais ? Je n'arrive pas à bouger ma main droite pour me frotter les yeux. Où est le sac de viennoiseries que je serrais si fort ? Tout doucement, une lumière aveuglante perce à travers mes paupières. Le ciel ! Mais, pourquoi suis-je allongé sur le sol ? Le visage d'un homme vient cacher le bleu du ciel. « Monsieur, monsieur, répondez-moi, monsieur ». J'entends le bruit d'un moteur de voiture. J'ai l'impression qu'elle est juste là, à côté de moi. Je suis étendu sur la route. Je tourne légèrement ma tête. La boulangerie est juste là, devant moi. La boulangère me regarde du pas de sa porte. Aurais-je oublié quelque chose ? Non, elle semble terrorisée, sa main devant sa bouche qui décrit un cercle. Elle paraît horrifiée. Ma joue est humide. Mais qu'elle est ce liquide rouge qui ruisselle le long du trottoir ? Mon oreille me fait mal. Pourquoi ne suis-je pas dans mon appartement ? Mon appartement ! La boulangerie ! La route ! Ma belle ! « Monsieur, vous m'entendez ? Restez éveillé, on va s'occuper de vous, les sec..............rivent ».

 

Tout me revient à la mémoire. Je suis sorti de la boulangerie. Je me suis mis à courir. Je suis là. Il y avait la route à traverser. La route. Les voitures. Quel imbécile ! J'étais trop pressé de rentrer. J'ai dû être renversé. Je ne sens plus mes jambes, ni mes bras d'ailleurs. Que se passe-t-il ? J'ai froid. « Aidez-moi à me relever bon sang, aidez-moi ! » On dirait que personne ne m'entend. J'ai du mal à respirer. Ma bouche, fermée. Je ne parle pas, les gens ne peuvent pas m'entendre ! Je suis comme paralysé. Elle va se réveiller. Il faut que je bouge. Vite. Il n'est pas trop tard pour lui préparer le petit déjeuner. Je suis figé. Non ! Pas maintenant ! Mon bonheur trouvé d'hier soir s'envolerait-il déjà ? Elle va m'attendre. Que va-t-elle penser si elle ne me voit pas à son réveil? Je ne suis pas parti, je reviens. J'ai de plus en plus froid. Je donnerais tant pour la serrer dans mes bras. Tant. Un baisé comme dans les contes et tout rentrerait dans l'ordre. Elle va se réveiller, me chercher du regard. Elle va m'appeler. M'appeler ! Mon téléphone portable ? Où est-il ? Je ne l'ai pas avec moi. Il est resté sur la table du salon. Elle va s'inquiéter. Elle ne va pas comprendre cette absence. Je n'ai pas laisser de mot sur la table bien-entendu. C'est une surprise. Et si elle prenait cela comme une invitation à sortir de ma vie. C'était juste pour un soir ! Non reste ! Je t'aime ! Elle va faire le tour de la maison, penser que je joue à cache cache avec elle comme le font les amoureux qui se taquinent. Elle ira sur la terrasse. Je n'y serai pas. Elle ne peut même pas me voir de là-haut, les immeubles nous masquent l'un à l'autre. Si je pouvais les effacer pour lui faire un signe. Je suis là ! Viens près de moi ! J'ai besoin de toi ! Elle va s'asseoir et m'attendre. Plus les minutes vont passer et plus elle va douter. C'est comme cela que je réagirais moi ! Ne doute pas ! Je reviens, promis. Allez ! Bouge bon sang ! Bouge ! Je n'y arrive pas. Plus rien ne répond.

 

J'entends une sirène. Les pompiers arrivent. Peut-être l'a-t-elle entendue aussi. Peut-être va-t-elle comprendre. C'est moi ! C'est pour moi ce tintamarre. « Monsieur, comment allez-vous ? Monsieur, vous m'entendez ? Bougez un doigt si vous pouvez. Est-ce que vous m'entendez monsieur ? Clignez d'un œil si vous m'entendez ». Mais si je pouvais faire quoi que ce soit mon cher sauveur, je serais déjà bien loin de là. Je serais dans ses bras. Je l'embrasserais tendrement, lui ferais l'amour. Nous passerions une partie de la journée couché. Nous irions nous promener dans le parc d'à côté. Nous flânerions dans les allées, l'un contre l'autre. Serrés. Enlacés. Nous nous asseyerions sur un banc. Quelques baisés puis reprendrions notre chemin jusqu'au petit troquet, au bout du parc. Nous prendrions un café sous les mûriers. Je lui tiendrais la main. Nous échangerions des regards, des mots doux. Nous parlerions de demain. Nous profiterions de l'instant présent. Peut-être irions -nous dîner en ville. Où peut-être rentrerions -nous tout simplement à mon appartement poursuivre nos conquêtes amoureuses.

 

Je n'ai plus froid. Je me sens bien tout à coup. Peut-être vais-je pouvoir me lever et rentrer. Vous avez-réussi à me soigner monsieur le pompier ? Aidez-moi à me mettre debout maintenant. Non, ce n'est pas ça. Je n'entends même plus le moindre bruit maintenant. Mais comment vais-je pouvoir lui parler en rentrant ? Je veux entendre sa voix, cette si jolie voix qui tant de fois m'a fait frissonner. Que se passe-t-il ? Ma vue se brouille. C'est comme si un rayon de soleil me tapait dans les yeux. Je ne vois plus rien. Aveugle ? Non, je veux encore pouvoir la déshabiller du regard. Je veux pouvoir fixer ses yeux bleus, essayer de deviner ce qu'elle pense. Je ne suis plus rien et pourtant je me sens bien. J'ai l'impression que mon corps s'éteint. Je n'arrive même pas à en pleurer. Je n'ai plus de larme. Elle va me manquer. Non, puisque je ne serai plus. Je vais lui manquer. Sans doute. J'espère. « Non, égoïste ! Vit ma belle ». J'aimerais la serrer dans mes bras une dernière fois. C'est ça la mort ! C'est long ! Tant mieux ! J'ai le temps de penser à elle. « Ne m'oublie pas !  Si ! Excuse-moi ! Penses à toi. Nous aurons vécu un moment très agréable ensemble. Cela fera partie de ta vie. Mais ce n'en sera qu'un moment. Vit ma belle ! Je pars en t'aimant. J'emmène ton amour du moment avec moi. Ne m'en veut pas de te faire souffrir d'un départ si rapide. Ne m'en veut pas de terminer notre histoire comme cela. Ton amour m'a donné des ailes. J'ai oublié le reste. Il n'y a que toi. Il n'y avait que toi. Je m'envole ».

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Published by Sébastien POUVREAU - dans Nouvelles
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